Dans une grande partie du monde occidental on sent bien que les choses bougent. L'aspiration d'une partie importante des peuples à plus d'équité, de justice sociale et de démocratie se fait partout entendre, dans la continuité de ce que fut le mouvement des Indignés. Ce fut la victoire historique de Syriza en Grèce (même si après avoir âprement résisté, Tsipras a capitulé dans les grandes largeurs), la percée historique de Podemos en Espagne, l'arrivée au pouvoir non moins historique du parti communiste et de la gauche radicale au Portugal, la percée sans précédent du Sinn Fein en Irlande. C'est aussi la prise en main du parti travailliste britannique par les tenants de l'aile gauche ou encore le véritable engouement de la jeunesse démocrate américaine autour de la candidature de Bernie Sanders, le seul député états-unien à se revendiquer socialiste. Les choses bougent dans les têtes et les consciences et parallèlement à la vague conservatrice, réactionnaire et de repli sur soi, il y en a bien une autre favorable aux idées de progrès social et à l'ouverture aux autres qui déferle un peu partout.

Partout ? Peut-être pas. Il semblerait que la France, pourtant le pays chantre de la rébellion et la lutte sociale, ce pays qui est parfois montré en exemple dans les mouvements sociaux internationaux pour la réputation d'insoumission de son peuple, ce pays donc est pour une fois à la traîne. Morosité ambiante, dépression nationale, repli identitaire sont des termes que l'on entend régulièrement ces derniers temps à propos de la France et des Français. A tel point que dèsormais, dans les médias dominants, seule l'extrême-droite est présentée comme un recours à l'oligarchie politico-economico-médiatique qui nous dirige et nous domine.

Et pourtant, pourtant, à y regarder de plus prés, la réalité est un peu moins sombre et un peu moins déprimante. Certes, l'ambiance n'est quand même pas au grand soir ou à la révolution, mais peu à peu des signes apparaissent que quelque chose bouge dans cette société que l'on nous dit pourtant sclérosée et apathique.

Ces signes, ils peuvent être tout petits comme l'incroyable succès populaire du film "Merci, patron" de François Ruffin. C'est aussi le regain de lecteurs pour la deuxième année consécutive du Monde diplomatique (qui signe même la plus forte progression de la presse tous journaux confondus, ce qui n'est pas rien dans un monde journalistique en crise profonde) ou la progression constante du site Médiapart, tous deux clairement engagés pour un changement de modèle économique. Certes, on pourra rétorquer qu'il ne s'agit là que de la gauche intellectuelle, souvent taxée de bobo. Et alors, non seulement il est salutaire qu'elle existe et se fasse entendre, mais surtout sa progression dans un milieu où seuls les "intellectuels" réactionnaires de tous poils ont droit de cité est peut-être une indication sur un mouvement de fond dans la société, comme si le balancier idéologique bien ancré à droite en ce moment, s'apprêtait enfin à repartir dans l'autre sens.

Des indications de la même veine, mais plus tangibles cette fois, il y en a d'autres, à l'instar de tous ces mouvements qui fleurissent sur le territoire, comme les luttes de Sivens et de Roybon ou encore celle contre la ferme des mille vaches ou contre les gaz de schiste (laquelle a d'ailleurs rassemblé des milliers de personnes dans le Gard). La plus emblématique de toutes étant évidemment celle contre l'aéroport de Notre Dame des Landes qui est en train de prouver qu'un autre monde est possible, un monde respectueux de l'environnement et des Hommes qui y vivent, un monde où les profits économiques d'une clique restreinte ne sauraient être la seule variable d'ajustement.

Autre signe ? Ce qui se passe autour de la candidature de Jean-Luc Mélenchon. Que l'on aime ou pas le personnage, que l'on approuve ou pas ses idées, on est bien obligé de reconnaître qu'il se passe quelque chose de ce côté-là. En moins de trois semaines, ce sont plus de 70 000 personnes qui ont décidé d'appuyer sa candidature et surtout prés de 600 groupes de soutien dans toute la France. A plus d'un an de l'échéance présidentielle, c'est beaucoup, et ce d'autant plus que cela se produit contre toute la classe politico-médiatique, de la droite à la gauche radicale qui a unanimement condamné une initiative décriée comme solitaire et contre-productive. Pourtant, son actuel succès pourrait bien la première pierre d'une insurrection populaire.

Insurrection populaire ? Et si les Français, ce peuple considéré comme morose et dépressif était en train de la construire ? Parce que le plus grand signe indiquantque nous sommes peut-être dans un moment particulier, réside bel et bien dans le succès fulgurant et colossal de la pétition contre le projet de réforme du code du travail. 800 000 signatures en moins de deux semaines ! Bientôt 1 million ! Et derrière ce rejet de ce qui n'est qu'un formidable recul pour la condition des travailleurs et des plus humbles, c'est une immense colère qui s'exprime, mais surtout, quand on lit les commentaires, l'espoir d'un monde plus juste. Et quand l'espoir renaît, tout alors redevient possible !