Après l'attentat de Conflans-Sainte-Honorine, quand va-t-on s'en prendre aux vrais problèmes ?
Encore une fois, la France plonge dans l'horreur terroriste, avec comme à chaque précédent, cette désagréable impression que l'on franchit encore un cran dans l’innommable et l'indicible. Cette fois-ci, c'est la laïcité qui est visée, pilier, ciment de notre République, et c'est à un enseignant que l'on s'en est pris. Ce n'est pas un hasard, c'est le savoir, la transmission, la liberté d'expression que l'on a tenté d'assassiner, toutes ces armes honnies par ceux qui prolifèrent sur l'obscurantisme et l'ignorance.
Depuis vendredi, c'est le même cérémonial d'après attentat qui se met en branle, un déversement de paroles publiques empreintes de tristesse, de colère, de désespoir, de volonté de se rassembler, toutes choses que la France ne connait que trop et qui ne changent rien. Comme à chaque fois, et de plus en plus rapidement, au consensus a succédé la division et la polémique. Comme toujours les débats se focalisent sur les supposées failles des services policiers, sur une politique jugée laxiste en matière d'immigration, sur une insécurité que l'on dit galopante et sur une République que l'on nous annonce menacée dans ses valeurs. Comme toujours, et cette fois-ci il n'a pas fallu attendre longtemps, cela débouche sur des promesses de durcissement de la législation concernant le droit d'asile, les reconduites aux frontières ou la tolérance face aux propos et aux actes à connotation intégristes ou communautaristes.
C'est ce qui se passe systématiquement depuis 1995 et les premiers attentats islamistes sur notre sol, et malheureusement cela n'a jamais rien changé. On peut même dire qu'en 35 ans les choses n'ont fait qu'empirer. La réflexion et la controverse sur notre politique migratoire, sur nos pratiques sécuritaires, sur les valeurs qui fondent notre République, tout cela est évidemment nécessaire et salutaire dans une démocratie. Le problème vient du fait que ce débat est toujours mené sous le coup de l'émotion (qui n'est jamais bonne conseillère), et systématiquement en totale déconnexion des autres questions qui taraudent la société Française. Traiter l'insécurité et la peur qui montent est indispensable, à condition de ne pas oublier qu'elles ne viennent pas de nulle part et qu'elles sont les symptômes de problèmes plus profonds dont on ne parle pas ou pas assez. Les politique français se comportent comme des plombiers qui pomperaient l'eau d'une inondation sans réparer la canalisation défaillante.
La première question qu'il conviendrait de se poser de façon urgente est celle de l'impact des médias et des réseaux sociaux sur notre société. Aujourd'hui des éditorialistes d'extrême-droite ont pignon sur rue dans trop de médias déversant leur haine et leur rejet de la diversité, constituant un ferment efficace de la division. Aujourd'hui, la haine islamiste se déverse par tombereaux sur les réseaux sociaux en toute impunité ou presque, en quelques clics seulement n'importe quel adolescent un peu fragile.peut tomber sur des appels au meurtre. Aujourd'hui, la division communautariste déferle sur nos écrans faisant toujours de l'autre un ennemi, un adversaire plutôt qu'un partenaire ou une source de connaissance et de curiosité nécessaire. Aujourd'hui, les théories complotistes, les réflexions les plus absurdes, les plus ineptes sont présentées sur le même plan que des réflexions scientifiques, sociétales de grande ampleur ou de grande valeur.
On le voit bien , tout cela a un impact prépondérant sur le vivre ensemble et touche en priorité les jeunes et les plus fragiles, ceux-là même qui sont nés avec les nouvelles technologies mais qui n'ont pas appris à les maîtriser. Ce n'est pas un hasard si derrière chaque attentat, chaque violence extrémiste se retrouvent des publications sur les réseaux sociaux. Pourtant, le sujet est bien trop peu traité dans le débat public.
Cependant, l'explosion des théories complotistes sur la toile, le succès des "fake news" ou des prédicateurs populistes ne vient pas de nulle part. Il fleurit sur la désespérance sociale et sur les inégalités que la pandémie liée au Coronavirus ne va faire qu'accentuer. La pauvreté explose, la précarité devient la règle dans un nombre croissant de quartier. Seules la solidarité et les trafics en tous genres permettent à de nombreuses familles de subsister. Dans le même temps, un nombre toujours plus réduit de personnes continuent de s'enrichir, bénéficiant des politiques généreuses du gouvernement. La haine, le rejet, le complot, le communautarisme, l’intégrisme poussent toujours sur ce sentiment d'injustice et d'inégalité. Il n'y a pas de terroriste dans les beaux quartiers de nos grandes villes.
Si tout cela donne le sentiment de s'accélérer ses dernières années dans une fuite en avant dont on ne voit pas la fin, c'est aussi et surtout parce qu'on a bradé, dévalorisé, abîmé l'outil principal qui nous servait de ciment national, qui nous permettait un peu de juguler les inégalités : le service public. Tout cela a été fait au nom de sacro-saints dogmes budgétaires qui veulent qu'il faille toujours faire des économies. C'est au nom de ses dogmes qu'on ne touche pas aux GAFAM qui sont aujourd'hui les vrais maîtres de la planète, que les milliards se déversent sur des entreprises qui ne redistribuent jamais, que les budgets des services de l'Etat se réduisent à peau de chagrin.
C'est un professeur qui vient d'être assassiné sauvagement, mais il ne faut pas oublier que cela se produit dans un contexte où l'école est déstabilisée dans ses fondements. La figure de l'enseignant, autrefois sacrée, est aujourd'hui tombée de son piédestal. Il est aujourd'hui le dernier représentant d'un Etat qui a abandonné les quartiers populaires. On lui demande de plus en plus de choses et il est bien seul. L'école n'est pas la seule à souffrir, tous les services publics, de l’hôpital à la police en passant par la justice et la culture sont en déshérence, abandonnés par la puissance publique, malgré tous les beaux discours des politiques de tous bords. C'est pourtant ce maillage précieux de l'Etat au cœur des quartiers qui fait de la France et des Français une nation. Quand il est en souffrance, c'est tout le pays qui dysfonctionne.
Pourtant, la pauvreté qui explose, la prépondérance de quelques acteurs médiatiques sur le débat politique, la prégnance du pouvoir économique sur le pouvoir politique, cela ne fait pas, ou si peu débat. Il faut donc s'attendre à connaître d'autres actes horribles, tant que l'on ne s'attaquera pas au terrain sur lequel pousse les idées les plus dangereuses.