En langage d'aujourd'hui, on peut dire que c'est le buzz du moment. Ce débat, voulu et maintenu coûte que coûte par France 2 pour faire du spectacle et de l'audience a tenu ses promesses. Côté spectacle, évidemment, puisque c'était voulu. Mais il est faux de considérer que ce ne fut que cela, que ce ne fut qu'une joute oratoire entre deux seconds couteaux de la présidentielle. Jeudi soir, il y a eu de la politique, de la vraie, de celle qui laissera des traces le 22 avril et bien au-delà.

 En refusant le débat Marine Le Pen s'est tirée une balle dans le pied. Certes, elle peut s'estimer insultée par certains propos de Jean-Luc Mélenchon (je reviendrai dessus plus loin), mais dans ce cas, c'est devant la justice que cela se règle, chose d'ailleurs que Mme Le Pen sait très bien faire puisqu'elle use et abuse du recours devant les tribunaux pour se tailler sur mesure une nouvelle virginité. Rien ne justifiait son refus de débattre avec Mélenchon, surtout quand les Français réclament des espaces de débat et que ceux-ci se font rare. Le pire pour elle,  c'est qu'en choisissant de rester sur le plateau et de bouder ostensiblement, elle a fait tomber le masque de la dédiabolisation et est apparue pour ce qu'elle est vraiment, c'est à dire quelqu'un de viscéralement anti-démocratique.

Les dégâts sur le long terme, et il faut s'en réjouir, risquent d'être importants, car c'est le noyau dur de son électorat qui a été touché. A droite, et encore plus à l'extrême-droite, la figure du chef est importante, c'est autour d'elle que l'on s'identifie, que l'on se rassemble. Dans cet électorat, le chef doit être courageux, porter le fer en chaque occasion. Or, Mme Le Pen a publiquement battu en retraite, elle a baissé pavillon, qui plus est devant l'ennemi intime, le gauchiste ! Certes, ce ne sont pas des milliers de personnes qui d'un coup vont se détourner d'elle. Non, les choses sont plus longues et plus complexes que cela, mais désormais, à chacune de ces interventions publiques, à chacun de ces discours reviendront ces images qui ont durablement imprimées les rétines, et inévitablement une question se fera jour : à quel moment va-t-elle reculer ? Est-elle crédible ?

 De cet épisode, il ne faudrait surtout pas négliger le rôle joué par Jean-Luc Mélenchon. En choisissant depuis des semaines de s'attaquer frontalement à Mme Le Pen et à son parti, j'ai eu des doutes sur sa stratègie, ne serait-il pas préférable de se concentrer sur la crise et sur ce qui préoccupe vraiement les Français ? Il a montré jeudi soir que c'était la bonne. Oui, il insulte publiquement Mme Le Pen, ce qui peut-être dommageable quand ceux qui sont censés nous représenter s'abaissent à de telles pratiques. Mais Mme Le Pen et son parti ne sont-ils pas depuis 30 ans une véritable insulte envers les valeurs de la république ? Surtout, il était temps qu'un parti politique combatte le Front National à armes égales, on n'affronte pas un char d'assaut avec un simple bâton de bois.

L'agressivité de Jean-Luc Mélenchon est nécessaire parce qu'elle s'accompagne d'un vrai discours sur le fonds et d'une vraie argumentation. Quand il attaque Mme Le Pen sur l'avortement, ce sont des millions de femmes qu'il informe sur le recul de 30 ans que prépare l'extrême-droite. Quand il parle du projet de suppression de l'aide médicale d'état aux immigrés en rappelant que les microbes, eux, n'ont pas de papier, c'est à l'humanité et au bon sens des Français qu'il fait appel.

Oui, jeudi soir Mr Mélenchon a fait reculer la menace Front National, mais ce qui est intéressant, c'est que seul lui pouvait le faire (ou d'autres du Front de gauche, mais peu ont autant de charisme et d'habileté). En effet, pour cela, il faut être clair sur ses convictions et ses valeurs, et être exempt de compromissions avec l'hydre d'extrême-droite. Or, à l'UMP et au PS, chacun sait que les choses ne sont pas claires. Dans le débat qui précédait entre Mme Le Pen et Mr Guaino, l'accent a bien été mis sur tout ce qui les rapprochait.

Je suis peut-être un peu trop résolument optimiste, mais depuis 30 ans maintenant, le Front National pollue la vie politique française et tire tout le monde sur sa droite, mais je fait un pari, celui que ce 23 février 2012 a marqué le début de la perte d'influence des idées fascistes dans ce pays. Ca prendra du temps, mais le mouvement est enclenché, Jean-Luc Mélenchon a montré la voie. D'autres la suivront.