Pour la seconde fois en peu de temps, je vais me servir d'un billet pour répondre à un commentaire fait lors du billet précédent. Il s'agit de l'ami Jean-Philippe, fidèle lecteur, et j'espère bien qu'il le restera, pour qui il ne doit pas y avoir d'entraves à la liberté d'opinion et d'expression, elles seraient donc toutes libres d'être exprimées (billet et commentaires à lire ici).

Il s'agit en fait d'un vrai débat de fond (raison pour laquelle je réponds sous la forme d'un billet), d'une vraie question. Dans l'absolu, il y a deux conceptions qui s'opposent. La première, anglo-saxonne permet une liberté d'expression totale, sans entrave, tout peut y être exprimé, même les propos les plus dangereux, même les opinions les plus radicales. L'idée est que les propos les plus outranciers étant autorisés, ils apparaissent pour ce qu'ils sont et sont de fait marginalisés. Si l'on se réfère au nazisme et à l'antisémitisme, on se rend compte de fait que l'Angleterre et les Etats-unis sont les pays qui y ont échappé, mieux, c'est également chez eux que l'extrême-droite actuelle a le plus de mal à s'implanter.

Pour autant, cette conception a ses travers, puisque de fait elle met toutes les opinions sur un pied d'égalité, faisant fi des leçons de l'histoire. En outre, quand on voit la façon dont se comportent les groupes religieux les plus radicaux aux Etats-Unis, comment leur lobbying leur permet d'atteindre les lieux de pouvoir, à tel point que le créationnisme (version chrétienne de l'histoire qui fait débuter celle-ci à partir d'Adam et Eve) fait partie des programmes scolaires dans certains états, on se dit qu'aujourd'hui des milliers de têtes blondes sont en train d'êtres formatées parce que l'on a pas voulu instaurer de limites.

Je qualifierai la seconde conception de française, à défaut de savoir si elle existe dans d'autres pays. Il s'agit ici de considérer que certaines opinions sont contraires à la démocratie et contraires aux valeurs de la République et qu'elle doivent donc être interdites. Dans le cas de la France la loi le permet et a déjà été appliquée, dans les années 30 contre les ligues factieuses, mais aussi plus proche de nous, en 1969 pour interdire la LCR.

Toutefois, l'ami Jean-Philippe a entièrement raison quand il s'interroge sur qui peut s'arroger le droit d'interdire un parti, et surtout qui décide et au nom de quoi des opinions qui sont autorisées ou pas ? A cette vraie problématique, qui montre bien que l'on peut facilement basculer dans l'excès (et on sent bien que le pouvoir actuel en a parfois la tentation), je n'ai pas de réponse toute faite. Par contre, j'ai moi aussi une série d'interrogations qui touchent directement la politique française.

Que se serait-il passé, si comme la loi les y autorisait, les politiques avaient eu le courage dès le départ d'interdire le FN au lieu de l'instrumentaliser ? A cela, on peut quand même tenter quelques réponses : nous n'aurions pas eu tous les scandales autour des petites phrases de Jean-Marie Le Pen, nous aurions évité la phrase de Chirac sur le bruit et l'odeur, la stigmatisation des immigrés serait moins prégnante dans le débat politique, nous n'aurions eu ni les lois Pasqua, ni les lois Debré, ni le scandale de l'église Saint-Bernard, le discours de la droite ne se serait pas radicalisé au point d'être parfois confondu avec celui de l'extrême-droite, nous n'aurions pas eu une élection présidentielle usurpée en 2002 et un débat tronqué en 2007, et probablement n'aurions-nous jamais eu le fumeux et détestable discours de Grenoble. Dans le même temps, alors que l'on débattait furieusement sur les questions d'immigration et de sécurité, et ce de façon récurrente depuis presque 30 ans, d'autres sujets pourtant essentiels n'ont pas fait débat, comme le tournant libéral du parti socialiste, comme la mainmise du grand patronat sur les moyens de communication, comme le laisser aller de la finance qui nous rattrape aujourd'hui. Et encore, je suis loin d'être exhaustif, mais on voit bien comment en 30 ans le Front National a perverti le fonctionnement de notre démocratie.

En vrai, je ne suis pas devin, et il est possible que nous n'aurions pas échappé à certaines dérives qui malheureusement ne concernent pas que la France. Cependant je constate que Jean-Marie Le Pen obtenait 100 000 voix en 1974, 4 000 000 en 1988 et que si sa fille réalise les 20 % qu'on lui promet, cela fera entre 7 et 8 000 000 de suffrages. Jusqu'où va-t-on les laisser aller ? Je ne pense pas qu'il y ait de méthode vraiment efficace pour contrer ce que la démocratie peut engendrer de pire, la seule que l'on ait trouver pour l'instant, c'est l'interdiction. Du moins de ce côté-ci de la Manche ou de l'Atlantique.

 

Sur d'autres sujets : 

Je conseille le blog de Cloudy sur les petits riens de la vie quotidienne.

Dasola a aimé le dernier livre de David Lodge.

L'ami K s'interroge à son tour sur le débat autour des parrainages de Mme Le Pen.

Jean Philippe s'en prend à la scientologie qui avance masquée à Angers.

Les Témoins du temps présent ont repris mon précédent billet. Ca me fait plaisir.

Gballand a trouvé a bon petit film sur la dette.

A découvrir, professeur Longhair, musicien génial chez Jef.

Pour rire un peu, il y a les détournements de Tropicalboy.